Au-delà du CO2 et du méthane : Les molécules cachées du réchauffement

15 mai

Article de Vincent Nouyrigat, dans Science & Vie n°1160, de mai 2014

S02F2, c-C4F8… Depuis dix ans, les chimistes d&couvrent dans l’atmosphère la présence de gaz industriels passés jusqu’ici inaperçus. Or, ces gaz ont un effet de serre bien plus dévastateur que celui du CO2 ! QU’ils viennent à se répandre, et le réchauffement s’emballera… Voici les huit plus menaçants.

Enjeux : Depuis 1896 et les travaux du Suédois Svante Arrhenius, les scientifiques savent que le dioxyde de carbone et la vapeur d’eau réchauffent l’atmosphère. Dans la seconde moitié du XXe siècle, cette propriété a été reconnue à d’autres molécules (méthane, protoxyde d’azote). Or, aujourd’hui, les chimistes découvrent une noria de molécules artificielles à l’effet de serre immense.

CO2 ici, CO2 là… C-O-2 : la formule chimique résonne comme un slogan. Un slogan désormais scandé aux quatre coins du monde.

Depuis le Sommet de Terre de Rio, en 1992, le dioxyde de carbone est devenu l’ennemi public numéro un. C’est officiel, et cela ne suscite plus aucun doute chez les scientifiques : ce gaz, émis par la combustion des énergies fossiles, est le grand responsable du réchauffement global [mondial (anglicisme dû à l’expression « Global Warming » NDLA] en cours. Et il mérite, à ce titre, d’être partout traqué, affiché, dénoncé.

Tant et si bien que, dans l’esprit de tous, la lutte contre le dérèglement climatique se résume au combat livré contre le CO2 et, à la rigueur, contre le méthane (CH4) : fuites de gaz naturel, émanations du bétail, putréfaction des déchets… Fort bien. Sauf que depuis environ dix ans, les chimistes multiplient les découvertes dans l’atmosphère, révélant qu’il existe de nombreux autres gaz à l’effet de serre inquiétant.

Des propriétés diaboliques

Ces gaz méconnus n’ont jusqu’ici guère été suspectés, ni étudiés, et surtout ils ont été largement occultés par le dioxyde de carbone et le méthane. Sauf que leurs rejets croissants menacent, à plus ou moins long terme, d’ajouter au chaos climatique.

Concrètement, il s’agit de composés artificiels relâchés par l’industrie, souvent en toute impunité. A l’image du perfluorotributylamine (PFTBA pour les intimes) dont l’existence a été révélée en décembre dernier. Songez que chaque molécule de ce PFTBA présente un pouvoir réchauffant 7100 fois supérieur à celui d’une molécule de CO2 ! Ce n’est, hélas, qu’un exemple parmi beaucoup d’autres gaz (voir dans le diaporama), dont les noims imprononçables ou les formules alambiquées ne sont connus que d’une poignée de laborantins et d’ingénieurs…

Certes, ces espèces moléculaires n’évoluent pour l’instant dans l’environnement qu’à des concentrations infimes. Certes, leur influence sur le climat terrestre demeure, à l’heure actuelle, très marginale. Mais chacun de ces invités inattendus illustre à sa manière l’incapacité fondamentale de l’humanité à juguler ses rejets vers l’atmosphère – cet immense dépotoir. L’enjeu n’est pas mince… Après tout, qui aurait pu croire au milieu du XIXe siècle que les émanations de CO2, encore subtiles à l’époque, allaient devenir un problème mondial ? Le problème ici, c’est que ces molécules affichent des propriétés diaboliques.

En premier lieu, leur pouvoir réchauffant est jusqu’à plusieurs milliers de fois supérieur à celui du dioxyde de carbone ! De fait, ces gaz fabriqués de toutes pièces sont gorgés de fluor : « Les liaisons entre atomes de carbones (C) et de fluor (F), ou entre atome d’azote (N) et de fluor ont la propriété singulière d’absorber une large partie du rayonnement infrarouge émis par la Terre, et donc d’augmenter le réchauffement« , détaille Johannes Laube, chimiste de l’atmosphère à l’université d’East Anglia (Norwich, en Angleterre).

Plus que chaque gaz, ce sont leurs effets cumulés qui font craindre le pire

Deuxième particularité redoutable : « Ces gaz séjournent dans l’atmosphère des centaines voire des milliers d’années, soit beaucoup plus longtemps qu’une molécule typique de CO2 [dont la durée de vie est de cent vingt ans]« , relève le climatologue Piers Forster, de l’université de Leeds (Angleterre).

Explication : à la différence du CO2, ces éléments sont totalement artificiels, tous synthétisés par l’industrie. Autrement dit, la nature ne les intègre pas dans ses rouages et ils ne sont absorbés ni par les végétaux, ni par les océans, ni par les sols… Tandis « qu’ils ne se laissent que très difficilement détruire par les rayons ultraviolets de la stratosphère« , renchérit Michael Prather, professeur en sciences du système Terre à l’université d’Irvine (Colorado, Etats-Unis).

Les molécules cachées du réchauffement
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8 gaz dont le pouvoir réchauffantt est bien supérieur à celui du tant décrié CO2 et qui sont méconnus, même par les scientifiques
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Méconnaissance et Omerta

Résultat : ces gaz délétères et tenaces s’accumulent littéralement dans l’atmosphère. D’autant que, troisième caractéristique inquiétante, leurs rejets augmentent imperturbablement : juqu’à 11% par an, sans frein et sans entrave… Il était tempsque les scientifiques s’emparent de la question.

Ce pan de l’histoire de la contamination atmosphérique est resté longtemps inconnu. Et pour cause : « Nous n’orientions hamais nos outils de détection vers les espèces exotiques« , reconnaît Jean-Daniel Paris, du Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, à Saclay. La quasi-totalité de la communauté des sciences du climat s’est toujours focalisée sur les gaz condamnés par le protocole de Kyoto, qui saturent les détecteurs. Alors que ces petits diables, particulièrement volatils et dilués, passent à travers les mailles de leurs filets…

Tout a changé au début des années 2000, lorsque les chimistes voués à la surveillance des gaz destructeurs de la couche d’ozone ont mis au point des outils d’une grande sensibilité. Surprise : de curieux pics sont alors apparus sur ces chromatographes à phase gazeuse. Depuis les découvertes sont allées en s’enchaînant.

Une véritable traque s’organise à travers une dizaine de stations de mesures réparties sur tous les continents. Des capteurs sont même installés à bord de vols long-courriers. Mais les chercheurs épluchent également les archives de l’immense programme d’échantillonage de l’air mis en place à Cape Grim, sur l’île de Tasmanie. Là, loin du monde industriel, à l’orée de l’Antarctique, la quintessence de l’atmosphère y est aspirée depuis 1978.

Il faut se rendre alors à l’évidence : même le ciel le plus pur est pollué de toutes sortes de produits chimiques imprévus employés pour des activités furieusement modernes, comme la gravure de semi-conducteurs, la fabrication d’écrans plats, la réfrigération, le transport d’électricité…

La faute à qui ? Aux industriels qui les ont laissés s’échapper pendant la synthèse de ces composés, durant leur transport, au cours de leur utilisation ou encore, plus tard, avec la mise au rebut d’appareils aux réservoirs encore à moitié pleins. A leur décharge, le danger leur échappait, comme à tout le monde, scientifiques compris… A priori, aucun indsutriel n’a en effet intérêt à voir fuir de ses installations ces gaz plutôt onéreux.

Mais s’il ne s’agissait que de cela ! Outre ces fuites gazeuses plus ou moins conscientes, plus ou moins volontaires, plus ou moins évitables… les chercheurs mesurent en réalité dans l’atmosphère des quantités de gaz au moins deux fois supérieures à celles déduites des quelques statistiques diffusées par l’industrie sur ces fuites – lorsqu’elles existent. Pourquoi diable ?

« Dans leurs déclarations, les acteurs n’envisagent qu’un fonctionnement optimal de leurs procédés« , estime Michael Prather. Et puis, il y a les inconnues propres à la chimie : « Lorsqu’ils sont émis, certains produits forment des coproduits délétères dont les ingénieurs n’ont pas forcément connaissance« , explique Dave Oram, chimiste à l’université d’East Anglia.

L’hypothèse d’un mode d’utilisation inconnu n’est pas non plus à exclure. A cette méconnaissance se greffe une certaine omerta. Selon Jens Mühle, de l’université de San Diego (Etats-Unis), « les industriels ne veulent pas révéler in extenso les molécules qu’ils utilisent pour des raisons de propriété industrielle. En outre, la convention cadre des Nations Unies, qui oblige à déclarer certains de ces gaz, ne concerne pas les pays en développement« , comme la Chine, l’Inde, le Brésil…

Pris isolément, ces composés ne paient pas de mine. Ce sont surtout leurs effets conjugués qui, dans un siècle ou deux, pourraient avoir un impact. D’autant que l’imagination des chimistes paraît sans limite.

D’autres bataillons à venir

« A la lecture des rapports de l’industrie électronique, j’ai découvert une zoologie impressionnante de composés très persistants, s’inquiète Jens Mühle. L’atmosphère contient certainement de nombreux gaz de synthèse qui n’ont même pas encore détectés.« 

Plus que jamais, le fond de l’air effraie… Sachant que la lutte contre le CO2 doit rester une priorité, affirment tous ces spécialistes de l’atmosphère. Seulement, « pourquoi émettre tous ces gaz annexes si nous pouvons éviter de le faire ?« , suggère Dave Oram.

Restreindre ces émissions, par la loi s’il le faut, semble relever du bon sens. « Si personne n’y prend garde, nous risquons d’oublier tous ces composés et de les laisser s’accumuler dans l’atmosphère de nos lointains descendants« , avertit Michael Prather. Preuve que le diable du réchauffement se niche, aussi, dans les détails.

Vous pouvez voir les études scientifiques qui ont révélé ou analysé chacune de ces 8 molécules, en cliquant sur le lien suivant, dans le Sommaire de Science et Vie n°1160 :

http://www.science-et-vie.com/2014/04/17/au-sommaire-de-science-et-vie-1160/

Commentaire :

Science & Vie indique aussi que de nouveaux gaz ont été détectés dans l’atmosphère : CFC 112, CFC 112a, CFC 113a, HCFC 133a,… Oui, ce sont des CFC, des ChloroFluoroCarbures, les fameux CFC interdits par le protocole de Montréal. Ces gaz qui étaient le fléau de la couche d’ozone. Eh bien, ils ont l’air de retour. Pourquoi ?

Comme l’indique l’article, de nombreux pays n’ont ou ne veulent pas avoir de normes contraignantes, pour éviter de ralentir leur croissance économique, au détriment de l’environnement. Bon, dans ces pays, la conscience écologique commence à prendre forme et de nombreuses manifestations ont lieu pour arrêter l’installation de nouvelles usines et contre la pollution de l’air, du sol et de l’eau.

Cela serait intéressant de débattre sur ce sujet, durant les élections européennes. Les problèmes : d’une part, certains pays sont très réticents sur la question d’une industrie régie selon les lois et les normes environnementales, de peur que leurs croissances s’en ressentent, ou la question, dans un contexte de crise, est littéralement mise de côté ; d’autre part, les élections européennes sont un peu à la cinquième roue du carosse de la politique, alors que les décisions viennent la plupart du parlement et de la commission européennes. Mais bon, les Français considèrent l’Europe comme un mal, ou comme trop lointain en terme de réalité, débattant sur des sujets ridicules (parfois véridiques comme la courbure des bananes ou des concombres) et n’ayant aucune vision locale. De plus, dans un coup de gueule précédent, j’avais parlé de l’inertie de la majorité des personnes, et cela ne va pas en s’améliorant.

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